La manif

André a cinquante huit ans. Rien d’extraordinaire, des millions d’êtres humains ont, ont eu ou auront cinquante huit ans, mais pour André, atteindre cet âge aujourd’hui très moyen tient du miracle.
Car depuis ses douze ans André a éclusé des hectolitres de bibine, fumé des tonnes de shitt et snifé suffisamment de rails de coke pour refaire la ligne TGV Nantes-Paris.
« Vous n’êtes pas raisonnable, lui disait le docteur Mahé à chaque consultation. Vous vous ruinez la santé. »
N’empêche, le docteur Mahé a cassé sa pipe à quarante six ans, un bête AVC rédhibitoire. La médecine est un art et la vie d’artiste imprévisible. André, lui, est toujours là.
André Le Gall est ce que les journalistes nomment pudiquement un « marginal ». Pas un SDF, non, André loue depuis des années une chambre de bonne minable sous les toits d’un vieil immeuble sis rue de la fosse, avec une petite vue sur la place du commerce. Ce qui lui permet de programmer son occupation favorite : manifester.
André est trop jeune pour avoir connu mai 68, mais son grand frère Jean a vécu les grandes heures du mouvement. Plus tard Jean avait raconté au petit frère admiratif les combats acharnés contre les CRS-SS, les barricades, les pavés, les lacrimos… Les récits enjolivés et exaltés d’un ancien combattant aigri qui avaient marqué à vie le petit André : lui aussi irait manifester contre les CRS-SS.
André n’a jamais compris le sens du slogan, persuadé qu’il s’agissait d’une simple répétition moqueuse genre « les gonzesses-esse-esse » ou « Sarkozi-zi-zi », ce qui ne l’empêchait pas de scander fièrement « CRS-S-S » à toutes ses manifs.
Et des manifs, André en a connu, des dizaines, des centaines peut être.
Chaque matin il ouvre sa mansarde et se penche vers la place du Commerce, point de départ obligé de toute manif Nantaise. Et dès qu’il remarque un attroupement, des drapeaux, des pancartes il descend systématiquement se joindre aux manifestants.
Peu importe le motif, les revendications, ce n’est pas son problème. Le seul objectif d’André est de participer en espérant qu’un jour un meeting dégénérera, qu’il y aura des barricades, des pavés, des lacrimos, comme en mai 68, pendant la grande guerre. Et qu’il deviendra lui aussi un héros comme son frère Jean, lâchement abattu d’une cirrhose du foie dans le dos.
André a ainsi défilé au côté des fonctionnaires, des lycéens, des paysans, des ouvriers de la navale, des cheminots, des artisans du bâtiment, des sages femmes, des chauffeurs de taxis, des restaurateurs, des profs, sans jamais savoir avec qui il manifestait ni comprendre ce que ces gens réclamaient.
On l’avait vu un samedi après midi suivre des banderoles colorées réclamant « OUI à l’IVG » et le lendemain accompagner des cathos vengeurs hurlant « NON à l’avortement », et il avait même suivi la manif pour tous – la seule où on l’avait applaudi.
Chance, ce matin là la place du Commerce se couvrait d’un attroupement de bon aloi. On entendait les premiers coups de sifflets, des trompes, un haut-parleur dans le lointain qui crachait le slogan du jour, un mot d’ordre dont André se fichait royalement.
Il enfila sa tenue de combat : rangers, froc kaki, blouson de cuir, glissa sa cagoule dans une poche et descendit vers le champ de bataille.
« Jamais d’arme ni de couteau, lui avait expliqué Jean : si tu te fais prendre tu plonges. Mais prévois une cagoule contre les lacrimos, et pour te planquer. Tu ne la mets qu’au dernier moment, sinon tu seras le premier choppé »
Des conseils de pro qu’André suivait scrupuleusement. Pas toujours judicieux toutefois : quand il se retrouvait au milieu d’un cortège de profs son déguisement de chasseur au gros le faisait repérer à cinq cent mètres. Mais bon, il se sentait rassuré.
Aujourd’hui ce n’était pas des profs, ça au moins c’était sûr : quasiment aucune bonne femme. Dommage, les manifs de profs étaient remplies de bonnes femmes. C’est pour ça qu’il adorait les manifs de profs.
Pas des lycéens non plus : trop vieux. Dommage aussi. Il y avait des tas de lycéennes super mignonnes.
Aujourd’hui pratiquement que des mecs, plutôt jeunes, cheveux courts, sportifs… Des profs de gym ! Ouais, en 94 – ou 97 – il avait suivi une manif de profs de gym, c’était le même genre.
Peu importe : il y avait beaucoup de monde, et les gus avaient l’air méchant. Et surtout en face les flics étaient salement nerveux. Woooh ! Ça allait cogner. Génial. Le grand soir, enfin, dès dix heures du matin.
Le cortège s’ébranla donc vers dix heures et partit en direction du cours des 50 otages, comme d’hab. Finalement pas si nombreux : mille peut être – cinq cents selon la police. André avait développé un coup d’oeil comptable redoutable qui lui permettait d’évaluer les effectifs avec une précision toujours confirmée par les chiffres des médias. Sur le trottoir les flics regardaient le troupeau avec méfiance, c’était bon signe.
Loin devant le haut-parleur débitait ses salades, des histoires de salaires sans doute, ou alors de licenciements, des conneries. Par contre aucun cri chez les manifestants, seuls quelques coups de sifflets nerveux agrémentaient la bande son. Un peu triste tout ça.
André jugea qu’il était temps de sortir son slogan magique pour lancer l’ambiance: il s’arrêta en plein milieu du défilé, cala ses deux mains en porte voix et hurla à toutes forces : « CRS-S-S » !
La manif se bloqua sur place. André eut juste le temps de distinguer une dizaine de mecs qui fonçaient sur lui, il sentit une méchante droite, un coup de pied, et puis une mitraillade de directs qui l’envoyèrent valser sur le trottoir où deux flics le trainèrent discrètement derrière une poubelle pour le finir à la matraque.
Groggy, la gueule en sang, le malheureux resta appuyé contre le mur en regardant la fin de la manif passer devant lui.
Au dernier rang quatre costauds exhibaient une immense banderole :
« NON A LA FERMETURE DE LA CASERNE DES CRS »

Jean Jarno

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