Sans le latin ? Travailler le code et l’enseigner.

“Sans le latin !?” J’ai ajouté à mon titre ce point d’exclamation horrifié suivi du point d’interrogation stupéfait du correcteur de copies pour bien marquer la circonspection avec laquelle j’entends aborder mon sujet. Car ma question est en fait celle-la : “Faut il enseigner l’informatique plutôt que le latin ?” La question est iconoclaste.Pour ma part j’ai appris le latin sur les bancs de l’école. Mes parents, le fils du maréchal ferrant et la fille de l’instituteur, avaient réussi grâce aux efforts qu’ils avaient déployés sur les bancs de l’école. Ils appartenaient à la méritocratie et ils me passaient le flambeau. J’avais conscience de bénéficier de privilèges extraordinaires. Outre celui d’être venu au monde dans une partie du monde appartenant au monde développé, j’héritais d’autres privilèges considérables. Né dans un pays riche de son histoire, de sa culture et de ses traditions, je devais à mon tour assimiler toutes les connaissances qui feraient de moi un citoyen cultivé. Nanti de tous ces privilèges, j’en venais à me demander s’il était bien juste de les accepter. D’autres que moi avaient peut être plus de mérite pour les obtenir. S’ajoutait à cela un goût pour la rêverie et peu de discipline au travail, pour faire de moi un élève très moyen. Au moins en latin j’ai été bon élève. Puisque la réussite en latin permettait de distinguer les bons élèves, je délaissais d’autres matières pour parvenir a l’excellence dan mes versions et dans mes thèmes. Aujourd’hui un doute subsiste : n’aurait-il pas été plus utile d’apprendre une langue vivante ? Car de toutes ces heures passées en de laborieuses traductions, a part le Rosa rosa rosam chante par Brel, il ne m’est pas reste grand chose
A l’heure de la mondialisation je parle anglais mais je trouve mon cerveau un peu lent pour apprendre l’espagnol. Bien sur j’ai appris l’allemand mais avec les allemands on se comprend bien mieux en anglais. D’ailleurs si j’ai appris l’allemand c’est parce que c’était le gage de l’entrée dans les bonnes classes du lycée. Ceci m’amène à une autre question iconoclaste : n’y aurait il pas une constante dans les choix d’apprentissage des langues qui nous amèneraient à recevoir un enseignement des langues des pays qui nous ont dominé : les allemands après les romains (a l’exception bien sur du petit village d’Asterix) dans les domaines économique et guerrier. Puisque nous sommes en Europe, mais dans un pays latin il me semble que j’aurais du apprendre l’espagnol ou l’italien car il y a des pays ou les espagnols ne parlent pas le même anglais que moi. Et puis pourquoi faudrait-il vraiment parler anglais et utiliser des dollars pour exister dans ce monde ?
J’en reviens à mon sujet. En 1997 j’ai créé Partage Micro. J’enseignais la gestion dans un lycée nantais et ce sont les étudiants en BTS informatique de gestion qui ont utilisé le cadre de l’association pour prodiguer des cours sur HTML. C’est à ces étudiants que je dois mon initiation au langage de balises et je les en remercie ici.

En 1999, j’ai quitté Nantes pour Papeete. Après avoir échappé à la météorite que nous avait prédit Paco Rabanne, au naufrage de l’Erika, à la tempête de fin décembre 1999 et au bug de l’an 2000 j’ai travaillé a la présentation du site Web du Lycee Paul Gauguin que je retrouve avec émotion aujourd’hui dans une version plus moderne.

Faut-il apprendre HTML ? La question devrait plutôt être : sera t’il encore possible d’apprendre HTML. Conserver une culture informatique c’est composer avec une dépossession. J’ai tout oublié de MSDOS et si je me réjouis de pouvoir encore écrire des programmes avec un bloc notes, il me semble bien qu’il y a quelques clouds à l’horizon. Peut être vaut-il mieux ne pas consacrer trop de temps a HTML aujourd’hui. Il est souhaitable de passer à CSS et à XML …

En juillet 2004 quand j’ai quitté Tahiti sur mon voilier “Maraamu”, j’ai laissé derrière moi le confort de la prise de quai et avec un ami nous avons échangé ma télévision contre un frigidaire 12 volts. Depuis cette époque je continue à apprécier les avantages que j’ai obtenus de ce deal. Comme je passe le plus clair de mon temps a contempler les flots, j’échappe a la fascination télévisuelle mais lorsqu’il m’arrive de me retrouver confronté a cet objet je demeure interdit aussi bien par la richesse des contenus que par l’énorme quantité de bêtises diffusées sur d’innombrables chaînes. Le plus souvent je reste à l’abri de cet instrument essentiel de l’accoutumance au bruit et à la fureur, de cette étrange lucarne qui formate. Une conviction s’est affirmée en moi : il faut en revenir aux fondamentaux. Durant une veillée au coin du feu je clique et le grand Brassens prend sa guitare pour traiter les questions d’importance et les paroles de “Tempête dans un bénitier” me reviennent comme une antienne. Apres les tempêtes de l’ancien régime, “la fête liturgique”, le “mystère magique”, “le rite qui nous envoûte”, résident aujourd’hui dans cet instrument fabriqué dans un langage qui nous est étranger par des gens dont nous ignorons le plus souvent la langue.

Pourquoi enseigner l’informatique plutôt que le latin ou le grec ? Oui, en fait, la seule question qui importe n’est elle pas de fabriquer des têtes bien faites ? Ne suffit-il pas de trouver le sujet qui servira de prétexte à cette magnifique industrie ? Pourtant, même si l’on considère que l’enseignement doit donner la priorité à une économie de moyens, on comprend aujourd’hui que cette question n’a plus de sens. D’abord parce qu’il ne suffit probablement pas d’affecter les moyens du latin à l’informatique pour faire progresser cet enseignement, mais surtout, parce que ces enseignements sont évidemment de nature entièrement différente. Ils ont un point commun: ils sont la liturgie de leur époque. Comme il est le résultat ultime de la division du travail, l’ordinateur a pour devenir d’être un objet incompréhensible en dehors de la division du travail.
Le numérique désigne aujourd’hui tous ces appareils au design séduisant parés d’une aura de progrès et travestis de slogans marketing. Il est dangereux d’ouvrir la carrosserie de ces objets produits par des sorciers détenteurs de pouvoirs magiques. On oublierait presque que leur fonctionnement repose sur l’exploitation d’une information simple : le courant passe ou bien il ne passe pas. Lorsque nous utilisons cette formule pour rendre compte de la communication avec autrui, nous traduisons par un raccourci un ensemble considérable de perceptions à la fois physique et psychologiques. Ce courant qui passe c’est sans doute la petite lumière qui vient s’allumer dans quelque endroit très intime, dans les replis de notre cerveau et nous résumons tout cet ensemble d’impressions par ce courant qui passe, quelque chose comme un “globalement satisfaisant”.
Il y a dans toute langue une richesse de nuances qui signale l’expression écrite ou parlée comme le pur produit de la pensée. La richesse d’une langue ne peut se comparer qu’à celle d’une autre langue et en dehors de la naissance seules des circonstances exceptionnelles pourront faire que nous maîtrisions plus d’une langue.
En regard de cette richesse le code informatique parait d’une pauvreté affligeante. Au départ ce n’était qu’une succession de ‘0’ et de ‘1’ qui par la manipulation laborieuse des registres de mémoire permettait de réaliser un nombre restreint d’opérations. Ce qui est contenu aujourd’hui dans nos ordinateurs est de nature différente. C’est du travail cristallisé.
Nous comprenons aujourd’hui toute la puissance que revêt ce travail mort. Il est contenu dans les puces électroniques que nous utilisons, mais pour autant il ne reste pas figé. Le premier pas qui a été franchi par le code lui a permis de dépasser un alignement de ‘0’ et de ‘1’ pour permettre l’exécution de programmes suivant des procédures simples décrites par des organigrammes. Le langage informatique n’a cesse de se développer. Pour faire court, le passage à l’algorithme a permis le développement de programmes utilisant des langages toujours plus nombreux et plus puissants. Qu’y a t’il de commun entre un langage et une langue ? Pas grand chose :
– La priorité d’un langage informatique est de faire. Il n’est pas destiné à dire. Il est le contenant et non le contenu. Par contre si la puissance de ses capacités à faire s’étend, il peut prétendre envahir la sphère de la langue lorsqu’il permet de traduire.
Le langage informatique est universel et il se développe selon des critères qui sont uniquement pragmatiques. Pour qu’un langage se développe il faut qu’il soit puissant c’est à dire que l’on pourra faire beaucoup d’actions avec peu d’instructions.
Et enfin le langage informatique est soumis à une évolution rapide parce qu’il s’agit de répondre à un objectif d’efficacité et parce qu’il est universel.

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