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Que voulez vous que je vous dise ?

Touchez pas à mes ronces !

Le principal attrait de ma maison est son isolement. Le problème a grandi en face. Lorsque j’ai acheté ma maison je ne pouvais pas voir la maison en face de la mienne, un écran composé d’arbustes de différentes variétés, toutes sortes de plantes et principalement des ronces m’interdisaient de voir la maison voisine. Cette impression d’avoir une petite surface rien qu’à moi me convenait tout à fait. M’étendre dans les grandes herbes de mon terrain en friches à toujours été pour moi un grand bonheur. Mes séjours comportent une phase de défrichement, un rituel pour chaque retour à la campagne, une obligation pour rendre ma jungle accessible. Les autres tentatives de jardinage sont limitées. Le gel en hiver et la canicule en été limitent l’espérance de vie de mes plantations. Je m’en tiens à quelques variétés suffisamment vigoureuses pour résister à ces extrêmes.

Avec le changement de propriétaire, les arbustes et la végétation qui m’isolaient ont progressivement disparu. J’habite le centre de ma microscopique commune où la rencontre d’un voisin est un véritable événement. On est loin de l’anonymat des villes. Ici toute rencontre est inattendue. Dire bonjour est la norme, ne pas se conformer à cet usage serait considéré comme insultant.

Autant j’apprécie cette facilité dans l’abord des autres, autant la destruction de l’écran qui préservait ma vie privée me scandalise. Outre le fait que venir sur mon terrain pour détruire la haie en mon absence est une infraction, ne pas me demander mon avis est d’une grande grossièreté. Mon voisin aurait sans doute justifié son acte en affirmant que mes ronces pouvaient contaminer son terrain. Il a préféré commettre son forfait alors que j’étais absent et cette façon de se présenter ne m’incite pas à faire connaissance.

Détruire ma haie n’a pas dû lui demander beaucoup de temps. A l’origine la barrière végétale s’élevait à près de quatre mètres. C’était un fouillis de variétés dont j’ignore les noms mais parmi lesquelles les ronces tenaient une large place. J’en coupais une partie tous les ans, avec l’assurance de les voir ressurgir l’année suivante. Si la vitesse à laquelle ces ronces se développent est vertigineuse, je ne peux pas envisager d’obtenir une haie de la même hauteur avant au moins cinq ans.

Bien sûr ce n’est pas la destruction de la forêt amazonienne, mais cette façon de faire m’irrite au plus haut point. Ignorer la situation et aller pisser au fonds du jardin à l’heure de l’apéritif est une option, mais ma bonne éducation s’oppose à une démarche qui me rendrait coupable d’outrage aux bonnes mœurs.

Notre civilisation célèbre toute destruction par une augmentation du Produit Intérieur Brut. Remplacer une haie composée de plantes qui vivent et se développent avec des branches des feuilles et des racines, par une structure composée de métal, de bois et de vis ne me paraît pas spécialement glorieux. Je pourrais même ajouter à mes achats un rouleau de fil de fer barbelé pour remplacer les épines de mes ronces, tant il est vrai que la connerie qui a des murs pour symboles est contagieuse. J’ai payé pour avoir la paix et cette barrière de bois sera le seul commentaire qu’obtiendra ce voisin stupide. Je m’en tiendrai à une distance sanitaire et à cette recommandation: ne remplaçons pas la nature par des artifices qui n’en sont que de pâles imitations.