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Que voulez vous que je vous dise ?

Libra

Au commencement était le verbe. Ce qu’il y a de fascinant dans cette phrase c’est qu’elle peut servir d’introduction à n’importe quel discours. C’est un concentré de métaphysique avec d’autres variantes possibles : « être ou ne pas être, là est la question ». Une succession de 0 et de 1 pourrait tout aussi bien faire l’affaire, mais le verbe occupe une place à part.

Une idée est vraie ou fausse. Un objet existe ou il n’existe pas. Les fondements du monde sont rigoureux. Le courant passe ou ne passe pas, tout ce qui est issu de la création du monde est soumis à des lois communément qualifiées de naturelles qui font que le monde évolue et se transforme.

Choisir le verbe comme hypothèse de départ c’est attribuer une place toute particulière à l’être humain. Il est désigné comme le souverain du monde pour être capable de formuler sa pensée à travers le verbe. Cette phrase lui attribue la première place pour son aptitude à exprimer des idées. La tautologie affirme que cette faculté d’exprimer sa pensée lui permet d’affirmer que l’expression des idées à travers le verbe constitue un commencement. C’est une auto-proclamation narcissique trop extrême, elle ne peut pas prétendre représenter le troupeau humain. Elle a besoin d’être médiatisée à travers un dieu paré du titre de créateur. Au commencement était le verbe, mais personne ne nous dit s’il s’agit d’une vérité ou d’un mensonge.

Le verbe n’était sans doute pas au commencement. La seule raison qui me fait aimer cette phrase c’est sa poésie. Ce qui parait davantage évident c’est le fait que dès son apparition l’être humain apporte un début à la transformation du monde. Il est soit un animal nuisible qui prolifère, soit le magnifique instrument d’un progrès qui nous conduit à des lendemains qui chantent, l’inventeur du verbe est condamné à perpétuité dans sa recherche d’un chemin qui lui permet de distinguer la vérité du mensonge.

La vérité c’est d’abord ma vérité, c’est l’expression narcissique de ma vision du monde. Dans le pire des cas la fonction de reproducteur conduit des êtres humains à se parer du titre de créateurs. Au bout du compte la fascination pour un nombre de « Like » sur Facebook n’est sans doute pas la forme la plus pernicieuse de cette addiction à une contemplation narcissique de l’égo.

Si elle s’exprime dans le contexte d’une société capitaliste, la conception du monde qui met le verbe au commencement voue un culte tout particulier à la démarche entrepreneuriale. Le propre de cette démarche c’est d’affirmer qu’elle est capable de créer. Alors que les lois de la physique démentent cette affirmation, le chef d’entreprise affirme sa capacité à créer. Rien ne disparaît, rien ne se crée ... Alors ? Le chef d’entreprise affirme qu’il a créé des richesses ou qu’il a créé des emplois. Si nul ne conteste le caractère réjouissant de la démarche de celui qui a risqué ses économies, force est de constater le peu d’appétence à la prise de risque de la majorité des entreprises et un recours systématique aux ententes et à toutes les combinaisons qui permettront de piéger les salariés et les consommateurs, l’immense majorité de tous ceux qui n’appartiennent pas au sérail.

Le discours entrepreneurial a les mêmes bases que le discours religieux : la croyance. Dans les deux cas la puissance du discours repose sur son caractère invraisemblable. Peut-on créer quelque chose à partir de rien ? Dans le domaine biologique sans doute, c’est ainsi que se développent les virus. Le milieu naturel se transforme.

La particularité de la transformation économique c’est qu’elle repose sur le verbe. Le verbe est présent dans tous les moments du processus industriel et marchand. Il est nécessaire pour le chef d’entreprise qui doit convaincre son banquier aussi bien que dans toutes les démarches de marketing. L’expression du besoin s’impose, elle occulte la réalité du besoin. C’est l’impact de cette expression omniprésente du besoin qui va rendre le recours au crédit nécessaire. Selon l’expression bien connue « Loans make deposits”, les prêts font les dépôts, la création monétaire n’est donc rien d’autre que la traduction du verbe, celui par lequel un banquier va réussir à convaincre ses clients de la nécessité de s’endetter pour obtenir le bien convoité. En définitive le banquier parvient à réaliser par une opération qui est détaillée dans toute une série de clauses écrites à l’aide de différentes polices et tailles de caractères, l’opération tant vantée dans les églises et désignée sous les termes de multiplication des pains.

Si l’on peut faire un lien entre le verbe et la création monétaire, le fait qu’une entreprise comme Facebook envisage la création d’une monnaie n’a rien de surprenant. Dépasser en puissance les crypto monnaies et faire de la Libra une monnaie échangeable contre d’autres devises, la puissance du réseau le permet. Sur la sécurité des transactions et les possibilités de développement d’une telle monnaie dans un monde dans lequel le téléphone portable a tendance à devenir un outil universel on peut trouver des raisons d’être confiant. Le nombre d’inscrits sur le réseau Facebook qui est une garantie de succès pour l’entreprise devrait également l’inciter à éviter de trahir leurs confiance. À priori et à condition qu’elle maîtrise une démarche totalement inédite qui marquera une étape décisive dans l’histoire de la monnaie.

Que des échanges soient facilités dans des parties du monde où les structures financières sont insuffisantes pourquoi pas ? Le point qui me dérange, c’est que l’on ne peut pas s’en tenir au discours selon lequel « la monnaie n’est qu’un voile ». Si l’on s’en tient à la situation actuelle on peut malheureusement dire que les jeux sont faits.

Salvador Dali était fou du chocolat Lanvin et il rêvait de voir se répandre sur sa personne « une véritable diarrhée de dollars ». Ceci nous rapproche des analyses freudiennes sur les rapports que l’argent entretient avec les excréments. Un cocktail Dollar-Libra serait une suite logique pour l’organisation monétaire internationale ? Une autre façon de financer le déficit public américain ?

Facebook est en fait une couche logicielle qui permet à ses utilisateurs d’utiliser une base de données et des outils sur lesquels ils n’ont aucun contrôle. Chacun des membres du réseau a le double statut de producteur et de consommateur de données, avec comme statut ultime celui d’offrir son profil comme matière première et comme cible marketing.

Au stade actuel Facebook est le vecteur par lequel les entreprises qui dominent le marché peuvent consolider leur position dominante à l’égard d’une population aux réactions clonées. Si le développement de la Libra facilite l’extension d’un style de vie basé sur une consommation aux standards états-uniens avec ses gadgets, il est peut être déjà trop tard pour s’en inquiéter ? Une monnaie dont les vertus seraient le reflet de la qualité des échanges sur Facebook ? La qualité a des progrès à faire !